Une petite vieillerie...
Sans doute il ne s’agissait que d’une impression, mais le petit port semblait s’être recroquevillé sur lui-même face à la menace. Les enfants s’étaient cachés, les hommes se préparaient à
encaisser l’assaut.
Depuis la côte, on ne voyait plus que cela : une armada colossale, d’un gris plombé, qui s’assemblait peu à peu. Au début, il n’y avait eu qu’une petite avant-garde de nuages épars, filaments cotonneux et translucides qu’on aurait pu croire égarés. Ils furent assez vite rejoints par de grosses boules de barbapapa blanches comme neiges, le genre de nuages bonhommes auxquels on donnerait le bon Dieu sans confession. Ils égayèrent la monotonie de l’azur de leur présence, amusant les enfants en prenant les formes les plus variées : éléphants, sorcières, chats...
Mais ce n’était là qu’une manoeuvre de diversion, en attendant le gros de la troupe car vinrent ensuite les titans, à pas cadencés. Ils s’entassèrent inlassablement pour préparer l’assaut Colossaux, plus hauts que des montagnes ; leurs têtes blanches caressaient les couches les plus pures du ciel, leurs pieds bottés de noir se préparaient à écraser le sol. Les enfants avaient depuis longtemps cessés de rire, gagnés par la peur. Seul régnait le silence tendu d’avant la bataille.
Celle-ci s’annonça par quelques coups de semonce. Des grondements sourds et profonds, vibrant de rage contenue et de soif d’en découdre.
On envoya la déclaration de guerre : une entêtante odeur d’ozone, une électrification de l’atmosphère qui annonçait une violence terrible.
La pluie fut lâchée. Elle fondit à toute vitesse, aussi épaisse qu’un mur de briques, et s’abattit sans pitié sur les hommes. Le choc fut rude. Les vitres des maisons vibrèrent sous l’impact. Le monde ne fut rapidement plus que boue. Le vent vint en renfort en hurlant de toutes ses forces plein de rage contre ces fourmis humaines à l’abri des murs de leurs maisons. A l’abri, mais apeurés. Ils savaient qu’ils ne s’en tireraient pas aussi facilement, et que leur seule arme était la passivité, la patience et la foi en la solidité de leur toit. Car il n’y aurait pas de rémission.
Il était temps de sortir l’artillerie lourde. Le ciel devint un feu d’artifice blanc, bleu, rose et même vert. Jamais on ne vit la foudre s’abattre ainsi : sans aucune relâche elle frappa, l’eau et le sol. Elle détruisit des arbres que l’on croyait éternelle, anéantit des troupeaux entiers, décapita une colline ; il y avait plus de feu que d’air dans le ciel. Le tonnerre emplissait tout. Le bruit était tellement fort qu’il en devenait palpable. Il déclamait la haine de l’orage, démontrait sa puissance, couvrait jusqu’au mugissement du vent. Pendant tout ce temps, la grêle tapissait le sol de projectiles de gros calibres et il ne fut pas un toit, pas un champ qui n’en garda souvenir.
Cet orage là n’était pas le genre de fanfaron à faire beaucoup de bruits pour rien, qui se contente de gronder comme un vieux râleur et de lâcher un peu de pluie avant de s’en aller. Non celui-ci était une véritable bête féroce, un fou dangereux né pour la destruction. On ne plaisantait pas avec lui. Il déchaînait l’enfer sous lui, en un assaut sans finesse et brutal.
Il avait cependant méjugé ses forces et sous-estimé l’endurance de son adversaire. En lançant toutes ses forces d’un coup il avait créé une véritable apocalypse, mais il s’était vite épuisé, et les maisons humaines tenaient toujours debout. Il dut battre précipitamment en retraite en maugréant de frustration. Le ciel redevint bleu en moi de cinq minutes, parsemés de quelques bonshommes blanc et des restes grisâtres de l’envahisseur. Les hommes sortirent de leurs maisons, les enfants se remirent à sourire. De guerre lasse, ils avaient vaincu le monstre.
Jusqu'à la prochaine fois.